Mohammed V le libérateur, Hassan II l'unificateur, Mohammed VI le modernisateur...
Mohammed V n'a que dix huit ans lorsqu'en 1927, il doit assumer la charge suprême. Mais, face aux autorités françaises du Protectorat, il apparaît tout de suite comme le premier des résistants. Dès 1930, il a évidemment compris que, voulu par Paris, le «dahir berbère» a comme but caché de diviser pour régner. Autrement dit, de séparer Arabes et Berbères, les deux éléments constitutifs de l'identité marocaine. En même temps ce sage se garde d'aller trop loin trop vite.
Les Français étant sortis de la «Grande Guerre» en vainqueurs suprêmes, le rapport des forces semble tel que le nouveau Sultan juge préférable de patienter avant de réclamer l'indépendance. Comme l'écrivit Moulay Ahmed Alaoui en 1991 dans un article du Matin, «il s'agissait de préserver la personnalité internationale du Maroc, donc de tout faire pour que le Protectorat ne devienne pas une simple colonie». Cette double approche, qui allie fermeté quant aux objectifs stratégiques et souplesse pour les choix tactiques, prend toute sa valeur pendant la deuxième guerre mondiale.
Le 3 septembre 1939, dans chaque mosquée du pays l'imam monte dans le mirhab pour proclamer, au nom de Mohammed V : «A partir de ce jour, et jusqu'à ce que l'étendard de la France soit couronné de gloire, nous lui devons un concours sans réserve. Nous ne marchanderons à la France aucune de nos ressources et nous ne reculerons devant aucun sacrifice». Le Sultan montre le même courage lorsqu'il refuse d'obéir à Vichy qui avait voulu étendre au Maroc le statut des juifs décrété en France par le maréchal Pétain au mépris de toutes les traditions de la République. La noblesse de cette attitude et la brillante participation au combat contre Hitler des unités marocaines de goumiers, tirailleurs et spahis explique que le général de Gaulle fit de Mohamed V l'un de ses mille Compagnons dans l'Ordre de la Libération.
Après 1945, le Sultan, politiquement renforcé par l'impôt du sang que ses soldats avaient si généreusement acquitté, peut en toute légitimité revenir au but premier: la restitution au Maroc de son indépendance. Franklin Roosevelt l'avait promise à Mohammed V au moment de la Conférence d'Anfa en 1942 tandis que de Gaulle s'était engagé à en discuter lorsque, la guerre terminée, le Sultan était venu lui rendre visite à Paris. Mais, une fois le chef de la France Libre retourné à Colombey pour une «traversée du désert» qui devait durer douze ans, les bons sentiments nés de la lutte commune contre les nazis, sont vite oubliés. Décidés à ignorer le testament politique du maréchal Lyautey pour qui le Traité de Fès n'avait ouvert, en 1912, qu'une simple parenthèse dans l'Histoire séculaire du Maroc, les représentants de la France à Rabat s'acharnent à tenter d'aligner le royaume chérifien sur le statut de leur empire colonial. Les généraux Juin puis Guillaume décident d'imposer des «réformes» destinées à en finir avec «l'exception marocaine». De nouveau, le Sultan choisit la résistance.
Il fait la «grève du sceau» : faute de sa signature, les décrets des résidents français restent hors la loi. Finalement, c'est le coup de force. En août 1954, les Français exilent S.M. Mohammed V et S.A.R. le prince héritier Moulay Hassan. Mais Paris se rend vite compte que la relégation du Souverain à Madagascar n'a rien réglé. Au Maroc, les résistants, loin de s'incliner se font de plus en plus audacieux.
Les attaques contre les Français se multiplient et Ben Arafa que le général Guillaume a cru pouvoir installer sur le trône, échappe de justesse à trois attentats.
A l'étranger, la France est partout sur la défensive : elle est condamnée à l'ONU ; la Ligue arabe refuse de reconnaître Ben Arafa ; même l'Espagne, l'autre puissance «protectrice», dénonce Paris.
Humiliée à Dien Bien Phu et maintenant engagée en Algérie dans une nouvelle guerre coloniale, la France se retrouve dans une position intenable. Le 10 novembre 1956, elle doit se résigner au retour du Sultan. Quatre mois plus tard, le Maroc retrouve son indépendance. Mohammed V a accompli sa mission historique : il a rendu l'indépendance à son pays. En 1961, le Trône revient à Hassan II. Le nouveau roi est jeune, 32 ans. Mais son expérience politique est déjà longue : il a partagé tous les combats de son père, il a connu l'exil avec lui et, depuis l'indépendance, il était étroitement associé à toutes les grandes décisions de la monarchie. Feu S.M. Hassan II aussi a rendez-vous avec l'Histoire. En trente huit ans de règne, il va s'affirmer comme l'unificateur d'un pays dont il apaisera les divisions intérieures et dont il effacera les amputations extérieures.
Sa première bataille politique, le nouveau Souverain la livrera aux partis qui, alliés de la monarchie dans la lutte pour l'indépendance, entendent maintenant opposer leur légitimité nationaliste à celle de la monarchie. Les deux contestations, de droite et de gauche, s'annulant, le Maroc finit par se retrouver politiquement paralysé tandis que la rue plonge dans la violence, comme à Casablanca en mars 1965. Cette même année, la disparition de Ben Barka en plein Paris empoisonne les relations entre feu Hassan II et le général de Gaulle. En 1970, le roi veut revenir à sa première inspiration en rédigeant une nouvelle Constitution. Mais Hassan II se retrouve confronté à d'autres tempêtes.
En juillet 1971, il survit de peu à une tentative de putsch que des mutins de l'armée ont cru pouvoir mener à bien lors d'une réception au Palais Royal de Skhirat. L'année suivante, son extraordinaire baraka le protège encore quand des pilotes militaires attaquent le boeing de Hassan II qui rentrait de l'étranger. La période qui suivit fut très rude. Mais, comme le disait l'été dernier Jean Lacouture dans une émission de RFI: «Il ne faut pas juger Hassan II selon les critères de l'Occident et du XXIe siècle. Ce fut un grand politique qui dirigea son pays avec les mêmes armes que ces rois qui bâtirent la France par la ruse et par l'épée». Ayant triomphé de tous ces orages, le Souverain peut se concentrer sur sa grande œuvre : la reconquête des territoires arrachés au Maroc au temps du colonialisme. En 1963, il n'avait pas voulu abuser de sa victoire dans la «Guerre des sables» pourtant déclenchée par l'Algérie, en refusant d'écouter ses généraux qui proposaient de foncer jusqu'à Tindouf pour reprendre les vastes régions annexées par la France au profit de sa colonie algérienne. Dans un livre d'entretien avec le journaliste Eric Laurent, le Roi avait remarqué : «Si on n'est pas assuré de la tranquillité pendant trente ans après avoir mis au tapis son adversaire, il vaut mieux éviter de lancer une opération militaire parce qu'on défigure le présent et on compromet l'avenir. On tue des hommes, on dépense de l'argent pour recommencer quatre ou cinq ans après».
Feu Hassan II pensait en effet que cette générosité ne manquerait pas ensuite de persuader l'Algérie d'accepter un arrangement sur les frontières frontières. Mohammed V avait montré la même noblesse lorsqu'il avait rejeté le compromis offert par la France en pleine guerre d'Algérie. « A l'heure actuelle, avait dit le Sultan, toute négociation serait considérée comme un coup de poignard dans le dos de nos amis algériens qui combattent. Je préfère attendre l'indépendance de l'Algérie pour discuter avec mes frères algériens du contentieux frontalier» Arrivé au pouvoir, Ben Bella se garda bien de rendre la politesse.
Et, dans l'affaire du Sahara, l'Algérie se montrera aussi ingrate avec le fils
qu'elle l'avait été avec le père.
En réalité, le gouvernement algérien n'a jamais pardonné à feu Hassan II d'avoir manœuvré de main de maître pour ramener à la mère-patrie ce que Madrid persistait, encore en 1974, à appeler le «Sahara espagnol». Alors que le polisario, appuyé en sous-main par l'Algérie, s'imaginait déjà prenant la place de l'Espagne, la Cour internationale de justice reconnaît en 1975 les «liens d'allégeance» qui, au moment de la colonisation espagnole, existaient entre le sultan du Maroc et les tribus nomadisant à travers cette immense région. Fort de cet argument juridique, Hassan II mobilise 350.000 Marocains pour un assaut non violent. Face à cette immense «marche verte» qui déferle sur le Sahara occidental, l'armée espagnole préfère reculer.
Hassan II a maintenant les mains libres pour une politique doublement audacieuse, à l'étranger et dans son pays. Pour mieux convaincre le monde de l'action originale que veut mener Rabat, il explique : «Le Maroc ressemble à un arbre dont les racines nourricières plongent profondément dans la terre d'Afrique et qui respire grâce à son feuillage bruissant aux vents de l'Europe». Loin de condamner Sadat, qui, en 1979, a été le premier chef d'Etat arabe à signer un accord de paix avec Israël, Hassan II reçoit en 1981 Shimon Peres, à l'époque chef de l'opposition israélienne. Trois ans plus tard il organise à Ifrane le premier sommet israélo-égyptien.
A l'intérieur, le roi retourne à son projet démocratique. En 1992, il réforme la loi fondamentale pour préciser que c'est le premier ministre qui propose les ministres nommés ensuite par le Roi. En 1996, une Chambre des représentants est instituée qui est élue au suffrage universel. La construction est achevée en 1998 quand le souverain va chercher comme premier ministre un de ses plus vieux adversaires, le socialiste Abderrahmane Youssoufi. Lorsque Hassan II disparaît en 1999, il laisse à son fils un bel héritage. Il n'a pas seulement agrandi le Maroc. Il l'a apaisé. A la sixième année de son règne, S.M. le Roi Mohammed VI a défini une ligne très claire. Tout en se plaçant dans le droit fil de l'action de Mohammed V et de Hassan II, il se veut un homme de son époque. Déterminé à poursuivre une stratégie de la continuité, car il entend rester fidèle aux promesses séculaires de la monarchie alaouite, le Souverain est tout aussi décidé à entraîner le Maroc sur les nouveaux chemins de la modernité.
Il n'y a pas d'exemple plus impressionnant de cette stratégie que le chantier de «Tanger-Med» : 12 milliards de dirhams pour un terminal en eau profonde idéalement situé au carrefour de la Méditerranée et de l'Atlantique. Selon le Premier ministre Jettou , «ce projet est l'expression concrète de la volonté de S.M. le Roi Mohamed VI d'ouvrir le Maroc au commerce international, de libéraliser son économie et de l'arrimer physiquement à l'Europe».
Cette ambition de la modernité ne se limite pas à «l'intendance». Elle concerne aussi la vision démocratique du Souverain. Devant le Parlement, le 14 octobre, il déclarait à propos de la nouvelle loi sur les partis, «Nous sommes convaincus qu'il ne pourrait y avoir de démocratie effective et concrète sans organisations politiques fortes et responsables». Selon S.M. le Roi Mohammed VI, il s'agit d'une clé essentielle pour le développement d'une culture de la citoyenneté qui permettra de passer à la mentalité du citoyen acteur-entrepreneur-partenaire-producteur. Il ajoutait : «Cette autre mentalité doit supplanter le négativisme et la culture de l'assistanat et de l'attentisme».
Dès qu'il monte sur le trône, en 1999, le Souverain passe à l'acte. Il écarte le ministre de l'intérieur de son père, Driss Basri, le symbole des années de plomb. Et, non content d'autoriser Abraham Serfaty, à rentrer d'exil, il donne aux victimes de la répression le droit, grâce à l'Instance Equité et Réconciliation, de reprendre leur place dans la société. Présidant la cérémonie d'installation de la Commission de l'IER, S.M. le Roi Mohammed VI affirme: «cette instance parviendra à rétablir les victimes dans leur dignité, à réconforter leurs familles et à réaliser la réconciliation apaisante à travers un règlement civilisé et définitif de ce dossier».
Le Souverain ose également libérer les femmes de leur condition de mineure à vie. En février 2004, il insiste devant le Parlement : «Comment assurer progrès et prospérité à une société alors que ses femmes, qui en constituent la moitié, pâtissent d'injustice, de violence, et de marginalisation au mépris du droit à la dignité que leur donne notre sainte religion ?». S.M. le Roi Mohammed VI révise donc profondément le code de la famille. L'âge du mariage est relevé à 18 ans. La répudiation, interdite, est remplacée par le divorce judiciaire. La famille est placée sous la responsabilité conjointe des deux époux et non plus du seul mari. Enfin, une Marocaine mariée à un étranger, peut désormais transmettre sa nationalité à son enfant.
Salué dès son avènement pour sa sensibilité aux problèmes sociaux, le Souverain confirme cette réputation en lançant, le 18 mai 2005, l'Initiative nationale pour le développement humain (INDH). Depuis, il parcourt le pays pour organiser l'éradication d'un bidonville à Meknès, inaugurer à Guelmim une plantation expérimentale de cactus, ouvrir un centre d'hémodyalise à l'hôpital Ibn Baja de Taza… L'INDH a pour origine ce constat terrible du Souverain : «De larges franges de la population marocaine et des zones entières du territoire national vivent dans une situation de pauvreté et de marginalisation qui est incompatible avec les conditions d'une vie digne et décente». Il est donc impératif de loger, éduquer, soigner et, grâce aux nouveaux chantiers de l'économie, rompre avec la fatalité du chômage. Comme le précise S.M. le Roi Mohammed VI dans son discours du 18 mai, «Etablir le diagnostic d'une situation inacceptable n'a d'utilité que s'il se conjugue avec une action sérieuse et porteuse d'améliorations concrètes».
Cette analyse est d'autant plus juste que le Maroc est toujours sous le choc des attentats du 16 mai 2003. Ce jour là, quatre commandos terroristes constitués de 13 marginaux sortis des bidonvilles de Casablanca frappent les cibles que leur réseau avait retenues : le cimetière juif Mehara, le Cercle de l'Alliance israélite, la Casa Espana et l'hôtel Farah. Bilan : 45 morts et des dizaines de blessés. Contrairement aux militants d'Al Qaida qui, deux ans plus tôt avaient précipité des avions de ligne contre les tours de Manhattan, ils n'appartiennent pas à la bourgeoisie, ils n'ont pas fait d'études et ils n'ont pas un sou. Frustrés, sans avenir, ils étaient des proies rêvés pour les extrémistes porteurs, du message d'Ousama Ben Laden. Encore une fois, le souverain vise juste : la répression ne suffit pas. Il faut aussi prévenir la contamination. Autrement dit, il est urgent de donner au peuple marocain des raisons d'espérer. C'est tout le sens des réformes voulues par S.M. Mohammed VI : quand on construit un dispensaire, on ouvre une école, on offre du travail, les prêcheurs de haine n'ont plus d'argument.
Mais d'autres fronts occupent le Souverain. Et d'abord celui entretenu par l'Algérie au Sahara. Comme son grand père et son père avant lui, S.M. le Roi Mohammed VI commence par tendre la main au voisin et, comme eux, il sera trahi. Il propose au président Bouteflika de mettre de côté le dossier saharien et de progresser sur le reste : les relations bilatérales et la relance de l'Union du Maghreb arabe (UMA). Le chef de l'Etat algérien acquiesce. Mais au printemps dernier à Tripoli, juste avant l'ouverture du Sommet de l'UMA qui aurait été le premier depuis 1994, Bouteflika proclame que la seule solution au conflit du Sahara est la constitution d'un sixième Etat au Maghreb, celui du polisario.
Il aurait voulu saboter la réunion qu'il ne s'y serait pas pris autrement. En effet, le Souverain n'a pas d'autre choix que d'annuler sa présence au Sommet.Dans une interview, la première dans la presse française, qu'il m'avait accordée en septembre 2001 alors que je travaillais pour le Figaro, le Souverain avait eu cette formule qui résume tout son engagement : «On a dit que j'étais le roi des pauvres.
Très bien ! Mais je suis d'abord le roi de tous: le roi des jeunes, le roi des vieux et même le roi des riches. Je ne dis pas à mon peuple que je ne ferai pas d'erreur. Mais je lui promets de faire de mon mieux».