Anthropologie d’un référendum au Sahara
En s’attachant aux listes espagnoles de 1974 comme base d’identification des votants au référendum au Sahara, les Nations Unies privilégient l’approche tribale. Le cadre tribal en tant que référence de base conduit au renforcement de la culture ancestrale sur les critères d’appartenance identitaire. Au-delà de la question terminologique, ce type d’approche tend à privilégier les critères séculaires des normes identitaires. Le refus des séparatistes d’admettre Sbouya et Aït Lkhums des Aït Ba Amran, classés H 41, Aït Usa, Azwafit et Chnagla, classés H61, Idaygub, Kunta, Awlad Ammanni et Awlad Ghaylan, classés J51 et 52, impose de la sorte une option anthropologique illustrée. L’approche séparatiste s’approprie une explication de l’histoire entravant ces groupes dans leur effort d’aller de l’avant afin de dépasser le cadre purement tribal. Elle veut leur imposer de la sorte une option, une reconsidération de la culture identitaire. Quiconque connaît de près ces tribus - confédérations saura qu’il s’agit là d’une amnésie volontaire. Nous pouvons pour mieux le dire, retourner aux fonds d’archives français et espagnols de la première moitié de ce siècle, ils permettent à eux seuls de se persuader sans réserve que le contenu de l’identité sahraouis s’élabore du dedans, plutôt que d’être préfabriqué de l’extérieur et plaqué comme un vernis.
L’identification des sahraouis renvoie préalablement à tous ceux dont l’identité est définie par rapport au système local des alliances politiques tribales issues du siècle précédent. La composition de ce système varie fortement selon la répartition des entités politiques et en fonction du contrôle de l’espace. Au sud du Sahara Atlantique (actuelle Mauritanie), il s’agit de système émirat incarnant la domination politique des guerriers (Hassan) sur les religieux (zawaya). Au Nord qui nous intéresse ici, la notion de regroupement militaire et politique duel s’exprime à travers la notion du " laff ". Cette expression renvoie au concept de dualité entre regroupements politico-militaire des principales tribus. En tant que principal tribus alliées forment la conscience sociale et incarnent un système d’alliance et réfléchissent leur existence et leur unité identitaire. Ainsi, dans la seconde moitié du XIXème siècles et jusqu’en 1940 les différents groupes de la tribu des Rgaybats sont fortement liés par les jeux d’alliances à chacun des deux laffs Takna. S’ils font partie du grand laff des Jazula (Iguzuln) d’As Sagya Lhamra, du Wad Nun et de l’Anti Atlas, c’est parce qu’ils s’allient politiquement et militairement aux deux laffs de la confédération Takna et aux tribus guerrières et religieuses opposées au laff Tahyggat (Ihuggatn). Le laff Taguzult incarne en effet le thème unificateur des contours de l’identité. Contrôleurs jusqu’en 1934 du Wad Nun et du Bani Occidental, les deux laffs Takna recouvrent As Sagya Lhamra et ses axes caravaniers. Avec l’installation des postes militaires espagnoles sur les côtes du Sahara, ce qui est mis en relief, c’est un front d’opposition des toutes les tribus. Mais que s’est-il passé durant le début des années 1930 et quels rapports d’opposition se sont-ils cristallisés dans des réalisations spatiales ? En guise de réponse, relevons qu’en 1974, les tribus du laff de l’Ouest (Aït Aj. Jmal) de la confédération figurent dans le recensement comme contrôleuses de l’axe côtier d’As Sagya Lhamra. Toute la question cependant est dans l’absence remarquée de l’autre laff de l’Est Aït Bella (Aït Usa et Azwafit) des listes espagnoles. Pourquoi les tribus de ce laff ne figurent-elles que sous l’intitulé " tribus du Nord/tribus diverses, H 61 " ? Comment expliquer qu’un grand nombre de leurs groupes de parenté forment aujourd’hui la population de l’Est mauritanien (Awlad Bella) ? Pour décrire une ligne d’évolution à partir des traits distinctifs des conflits entre espagnols et tribus locales, restituons un ordre linéaire des faits marquants. On sait que ces tribus Aït Bella occupent une position stratégique privilégiée qui incarne aux yeux de toutes les tribus du Sahara Atlantique les registres territoriaux les plus riches. C’est d’ailleurs pourquoi toutes les monographies des officiers espagnols et français des quatre premières décennies du XX siècle associent à l’image des Aït Bella un visage quasi invariant qui comprend l’agriculture, l’artisanat, le commerce des grandes foires annuelles et la transhumance. Ce laff matérialise le patrimoine architectural (surtout l’habitat rural) et les paysages peu détachés d’un environnement verdoyant où abonde l’eau. Néanmoins, si chaque nomade du Sahara voit les villages du Wad Nun et Bani comme un espace privilégié, il n’en associe pas moins les tribus du laff Aït Bella au contrôle directe de l’espace allant jusqu’au sud d’As Sagya Al Hamra. Tentons de démontrer ce fait sans nous référer à la tradition orale et à la mémoire collective, riches d’enseignements pour l’identité. Contentons nous, pour une illustration issue des normes occidentales, des seules sources françaises et espagnoles. Quelques repères édifiants.
En 1914, le gouverneur général du Gouvernement Général de l’Afrique Occidentale (GGAO-Dakar) ordonne à son officier Paul Marty de préparer une étude monographique sur les Tribus de " La Haute Mauritanie ". C’est donc à partir de la Mauritanie que P. Marty élabore sa célèbre description des Takna, des Rgaybat et Awlad Dlaym. Ses informations sur le terrain lui permettent d’assurer que la célèbre Mar Pequena se situe " dans la carte d’Ortelinus, comme dans l’atlas de Mercator, au Sud d’Amfolez, qui n’est autre évidemment que la fraction actuelle des Aït Oussa, Or, les Aït Oussa sont établis eux-mêmes au sud de l’Oued Assaka " Ce qui importe ici, c’est que Azwafit et Aït Usa sont des tribus potentielles des Aït Bella. On aura compris que les versions qui les situent loin de la côte sont à remettre en cause. Il reste donc, à préciser l’importance effective de cette présence sur l’axe côtier. Pour répondre, P. Marty ne manque pas de signaler. " aujourd’hui, les Tekna les plus connues dans le Nord mauritanien sont les suivantes. 1 Aït Lahcen, Izargyiin, Yaggut et... Aït Oussa (Aït Bella).
La classification comme P. Marty la conçoit idéalement sous son aspect typique à partir d’observations effectuées dans le Sud de l’Adrar mauritanien ressort de manière claire: Le fait sahraoui est une réalité sociale irréductible aux deux laffs Takna. Il s’empresse de le souligner en démontrant l’importance politique des Azwafit et Aït Usa sur cet axe côtier.
" leurs pâturages s’étendent de l’Oued Noun à Zemmour coupés par l’Oued Dra, l’Ouest Chbeika et la Seguia : ceux des Aït Djmel le long du rivage, ceux des Aït Bella vers l’Est. L’eau ne manque pas, d’abord dans l’Oued Assaka, où coule toujours au moins un ruisseau, ainsi que dans ses affluents ; ensuite dans l’Oued dra. L’eau n’y court pas ; il est vrai, mais la nappe qui se perd en amont, au coude de Mhamid-el-Gozlan, se retrouve à peu près partout en aval, sous la mince couche de sable et de gravier " .
En tant que deux ensembles par ailleurs inégaux, les deux laffs Takna s’accordent pour entretenir des relations de marché auxquelles ils participent en tant que corésidents interdépendants conservant leurs divergences politiques et leurs sentiments communautaires. Il n’en reste pas moins que ces quelques données illustrent beaucoup moins que celles de FC de la Chapelle, la circonscription du laff Aït Bella dans l’espace concerné. L’importance de la monographie de ce dernier réside dans le fait qu’elle fait ressortir la dimension des deux laffs dans les enjeux politiques et spatiaux du Sahara des années 1930. Pour délimiter l’espace des deux laffs Tekna, FC de la Chappelle se réfère aux renseignements de la Résidence Générale et sa connaissance parfaite d’As Sagya Lhamra. Il fait de celle-ci une partie du pays Takna quant il détaille au sud du Dra.
" 1 la partie orientale (la plaine de la Btana-la Hmada-la Sagya el Hamra) 2- la partie occidentale (allant de Dra à l’embouchure de la Sagya el Hamra) 3 ? la partie centrale (au Sud-ouest la Gaada, au Nord Est les Jbels Zini et Aider). Pour mieux appuyer cette idée, l’auteur rappelle que le Colonel Lahure " fit en 1888 une série d’intéressantes explorations entre le Dra et la Seguiet el Hamra, écrit que le pays de Tekna se divise en deux parties : au Nord le " Tekna marocain " ... et au sud le " Tekna libre " qui s’étend du Dra au cap Bojdor. Cette division, si superficielle qu’elle soit, synthétise bien la situation réciproque des nomades et des sédentaires, dont l’association à base d’intérêts constitue chacun des deux groupes des Aït Jmel et des Aït Atman, et à l’intérieur de ceux-ci chacune des tribus qui les composent. En réalité, les limites ne sont toujours précises entre les deux genres de vie: il n’y a guère de sédentaires qui n’adoptent de temps en temps la tente. En disant que tous sont agriculteurs, on ne peut pas rigoureusement ajouter que les sédentaires sont des commerçants et les nomades des éleveurs ; dans les grandes lignes, c’est cependant assez proche de la réalité " .
Contrairement donc à l’historien pour qui la société des pasteurs nomades s’oppose, par l’ensemble de ses caractéristiques à une société d’agriculteurs sédentaires, FC de la Chappelle n’oppose nullement les exigences des deux modes de vie. Pour mieux éclairer la place imposante des Aït Lahsan et Aït Bella au sud de Wad Shbayka, il assure :
" Mokhtar Ould Najem, le chef des Aït Lahsen, concluant une trêve avec les Aït Oussa, spécifia qu’elle n’aurait de valeur qu’au Nord du Chbeika, ceci, racontèrent les informateurs, " afin de faire remonter les gens de sa tribu qui échappent à son influence par suite de leur éloignement ".
Lorsqu’on met en parallèle société nomade et société sédentaire, on est tenté de rapprocher Aït Usa et Azwafit des communautés semi-nomades. Pour FC de la Chapelle, les Aït Usa par exemple, " vont jusqu’au bord Sud de la Hmada, mais s’étendent surtout vers l’Est, atteignant parfois la Daoura " Par leur organisation interne hiérarchisée et la solidarité qui unit leurs groupes dans l’Est mauritanien, les Aït Bella, devenus Awlad Blla rappellent particulièrement Azwafit. Leur tradition orale continue aujourd’hui à donner lieu aux désignations identitaires les rattachant aux Azwafit.
Ce qu’il faut préciser ici, c’est que d’abondants rapports confidentiels des officiers espagnols indiquent clairement en ce début des années 1930 un fait décisif : Si l’armée espagnole n’est pas arrivé à pénétrer à l’intérieur des terres, c’est parce que toutes ses tentatives d’infiltrations militaires et de mobilisation contre les Aït Bella ont échoué. Le retrait remarqué des Aït Usa et Azwafit vers l’est de l’axe côtier ne peut s’expliquer de la sorte que par l’ampleur de l’acharnement espagnol. On peut lire, en effet, dans l’anonyme intitulé Le Sahara Espagnol, rédigé en 1932, que :
" La disposition géographique des partis politiques (laffs) chez les nomades entrave une action venant de la côte : Les Aït Jmel et les ouled Dlim forment écran devant..., Aït Atman et Regueibat. Lorsque FC de la Chappelle confirme que les rapports entre Awlad Dlaym et Aït Usa sont en ce moment " vives " , il n’hésite pas à déclarer que ces derniers sont " des grands nomades auxquels les informateurs attribuent au moins 1500 tentes... presque uniquement des nomades, leur centre de pâturage est la Btana. Vers le sud ils dépassent rarement la Seguia el hamra, vers l’Est, ils vont normalement jusqu’à l’Iguidi... du côté de l’océan, ils ne pénètrent sur les pâturages Aît Jmel qu’en rezzou, et de ce fait leurs troupeaux s’arrêtent à la gaada ". Aït Usa forment depuis lors " la tribu la plus puissante et la plus nombreuse des Tekna ... Au désert, leurs relations avec les Rgueibat varient selon les tribus et selon les circonstances... " Voilà donc quelques citations qui remettent en cause le caractère uniquement villageois des tribus en question tout en assurant la présence incontestable des Aït Bella et Yaggut dans As Sagya Al Hamra. Si nous désirons mieux le confirmer en 1934, nous devons nous référer aux Bulletins du Comité de l’Afrique Française (Renseignement Coloniaux). Il ressort que cette année charnière voit s’édifier la répartition du territoire entre les deux puissances coloniales avec une série de conséquences sur la logique des alliances. Cependant, il faut attendre 1936 pour voir émerger les premières stratégies de contrôle effectif du territoire. " C’est dans ce désert relatif que vivent les yaggout... leur transhumance se limite à quelques vallées d’une certaine région, dont ils ne s’éloignent pas... le Yaggout, qui a l’habitude de fréquenter les Muggar (foire à jour et à lieu fixe) du Noun, est un nomade favorisé. Dans ces foires, il vend ses chameaux et achète ce dont il a besoin pour vivre dans ses solitudes torrides (toiles, sucre, farine). Le circuit normal de tribulations des Yaggout est notre Sahara, bien qu’ils revendiquent des droits sur des terrains et des points d’eau situés de l’autre côté du Dra, à hauteur du bureau français de El Aïoun, poste stratégique placé en face de notre territoire. Le centre de leurs pâturages est le Djebel Zini, en un lieu appelé Meksen Ifernan (de Meksen : défilé Ifernan : un nom d’une espèce d’euphorbe). C’est là un point d’eau important qui connut des temps de richesse, mais qui, après voir été cultivé, fut délaissé à la suite de querelles avec Aït Oussa. On peut y voir encore les ruines de quelque douze maisons qui y élevaient des murs en pisé... Les Yaggout nomadisent dans toute cette région jusqu’à la Bteina Tellia et le Djebel Aïdar, poussant parfois jusqu’à la Seguiet El Hamra au Sud et à l’embouchure du Chebeika à l’Ouest. Il est rare que, à l’Est, ils arrivent à l’oued Tigsert. Il y a quelques années, les Yaggout, chassés du Djebel Zini, partirent à Koudia Idjil... Mais des pâturages ayant fait défaut, une certaine année, ils ne revinrent plus sur les confins de la Mauritanie... Chacun sait que toute la région comprise entre l’Oued Noun et la Seguiet el Hamra est habitée par les Tekna. À la suite d’incidents de toutes sortes... les représailles, les Yaggout se séparèrent des Aït Lahsen, leurs ancien protecteur... Ils campèrent à deux jours de Kodiat ljil, en un lieu appelé ben Amira, où ils demeurent deux ans. Ils y engraissèrent vite leur... Ils partirent ensuite en dissidence et participèrent à l’action contre la colonne du lieutenant-colonel Mouret dans la retraite de celui-ci, après le sac audacieux de Smara en 1913... "5 Si l’on analyse les données ethnographiques du Bulletin de l’Afrique Française, qui décrivent le mouvement mobilisateur de l’action anti coloniale, on relèvera un principe dynamique continu. La répartition du territoire engendre une conjoncture originale dont la description associe étroitement tensions et antagonismes au conflit ouvert opposant chacune des deux puissances colonisatrices aux Aït Bella. " Les yaggout possèdent des terres et des pâturages au Nord du Craa, mais les Français leur en discutent les droits et les empêchent d’en jouir. En revanche, au Sud du Dra, les Aït Lahsen et les Aït Oussa (du Maroc français) nomadisent, pâturent, cultivent et campent en territoire espagnol. Il est clair que ceux-ci pourraient subir le même traitement que ceux-là, si nous faisons en ces lieux acte de présence... Mais pourquoi l’Espagne serait-elle prodigue de son argent et de ses hommes pour la police de ces régions dont la France seule tire profit?... La France seule est intéressée à ce que la paix règne en ces régions d’où elle tire des bénéfices, alors qu’il nous suffit seulement de maintenir l’ordre et la sécurité sur la côte et sur les routes aériennes, ce qui est réalisé aujourd’hui. On comprend que nos voisins demandent le droit de poursuivre dans notre territoire les " Gazis ", qui attaquent les caravanes et les postes, mais ils ne doivent pas être autorisés à y faire des incursions pour un motif futile, pour se s’emparer de quelques nomades, ou pour profiter de nos puits, comme à la Guelta de Zemmour, ou de nos pâturages. La présence des Français sur notre territoire pourrait exciter les esprits et nous obliger à intervenir à l’intérieur... Le croquis où sont indiquées (d’après les Français) les zones de nomadisation des différentes tribus est suffisamment éloquent. Les Français fixent aux Tekna une zone de nomadisation qui, d’après le croquis, atteint le Seguiet Hamra. Des dits Tekna, les Yaggout et les Izerguien font partie de la zone espagnole, mais les Aït Lahssen et les puissants Aït Oussa appartiennent à la zone française, et leurs troupeaux poussent cependant très à l’intérieur de notre Sahara... On devrait étudier une répartition par fractions, car le fait d’attirer à eux toutes les Jemaa des tribus, n’autorise pas les Français à les considérer complètement comme leurs, et à traiter ensuite avec nous, sans que nous ayons le droit d’imposer nos méthodes ". La France et l’Espagne avaient, en ce moment, bien des raisons pour comprendre que le contrôle de l’espace est une notion déterminante pour la définition des alliances entre les deux laffs Takna. C’est ce qui explique que chaque monographie française ou espagnole court le danger de projeter ses propres catégories et qu’il faut fonder l’analyse sur la notion de rapport constant à l’espace convoité. Les tentatives de limitation de la présence Aït Bella (Azwafit et Aït Usa), tout comme Sbouya des Aït Ba Amran, sur la Sagya Al Hamra allaient-elles permettre en réel rétrécissement du territoire Takna de l’Est? Autrement dit la stratégie de fractionnement allait-elle permettre une avancée dans la division des tribus habituées aux grandes étendues ? Il faut attendre 1948 pour voir l’officier français des Affaires Indigènes Vincent Monteil décrire l’impact de l’action franco-espagnole sur les rapports d’alliances et sur la notion de contrôle de l’étendue migratoire depuis une décennie. Fils de Charles Monteil, célèbre spécialiste de l’Afrique de l’Ouest, il se distingue nettement par une meilleure et parfaite connaissance du terrain et ses occupants. Rédigeant ses notes à Gulmim (Goulimine) dès 1945, il offre la description administrative la mieux détaillée. " Le pays des Tekna, le Trab Tekna est limité au Sud par la Seguiet el Hamra,... Les terrains de parcours des nomades s’étendent sur plus de 1000 (mille) kilomètres du sud-ouest au nord-est: de Villa-Cisneros à Tagounit; et sur plus de 500 kilomètres du Nord-Ouest au sud-est: d’Ifni à l’Iguidi ). Ces terrains sont autant chez nous qu’en zone espagnole, par contre, le " Trab Tekna " est plus étendu chez nos voisins; il est vrai que l’Oued Noun, qui en est le cœur, est entièrement au Maroc français. Enfin, l’importance de la position géographique des Takna est marquée sur la carte n°1, par le tracé de l’axe commercial Goulimine-Tantan-bir Mogrein, et par celui de la piste impériale n°1 ". Ainsi, malgré que le plan d’action devait inévitablement conduire Aït Usa et Azwafit à une parfaite inadaptation à deux appareils administratifs étrangers, la description microscopique des rapports politiques indique la succession des agissements et le maintien des alliances. Avec ou sans oscillation entre " les deux territoires ", il ressort clairement que les rapports des deux laffs au contrôle franco-espagnol de l’espace offrent ici un même vecteur: Aït Bella impulsent les rapport d’alliances de manière active et ordonnée. Cette vision est en fait celle de V. Monteil qui consacre une partie de sa monographie à l’esquisse géomorphologique et géologique d’As Sagya Lhamra en tant que partie nomade du pays Tekna. (P 27 à 31). Tout en précisant qu’aucune tribu Tekna ne peut être qualifiée de villageoise uniquement, il s’arrête à un point important:
" Tindouf/ ou surtout Goulimine, Atar, par Bir Mogrien: 40 jours en tout. C’est toujours l’axe de circulation principal des Tekna, avec franchissement du Dra inférieur en des points déterminés (carte n°8) " (p 45). Le troisième axe transversal du pays Tekna est celui de la Sagya Al Hamra " pâturage, surtout à mouton; terrains de culture (surtout grara ou bassin de collection des eaux), la segya, les années pluvieuses, est le grenier du Sahara Occidental ". (p 46)? Il convient donc de remarquer que l’opposition entre les deux périodes d’avant et après la répartition du territoire Tekna n’est pas aussi marquée que les listes espagnoles veulent bien le laisser entendre. V. Monteil ne manque pas de dévoiler combien les nomades des deux laffs de la confédération participent à la vivification des terres non irriguées. Il est vrai que du point de vue de la loi musulmane, c’est là le seul véritable critère qui légitime la possession de la terre. Pour mieux le démontrer, V. Monteil situe Aït Usa parmi les nomades chameliers sahariens. Il assure que les deux tiers de cette tribu sont des " nomades moyens " alors que le tiers qui reste est composé de " petits nomades dont les terrains de parcours favoris: Btana, Btaïna et Hmada ". (p 54). Il n’hésite pas à insister sur la présence physique affichée des Azwafit au plus loin de l’espace saharien. (p 57). Une disposition numérique des Awlad Bella de l’Est mauritanien ne peut figurer étant donnée la limitation de l’aspect monographique à As Sagya Lhamra. Seule la disposition numérique des autres Aït Bella du Nord se retrouve appliquée tout au long des paragraphes de l’étude. Il importe de signaler que de telles événements au lieu de séparer divers groupes claniques d’une même tribu, n’ont aboutit chez V. Monteil à aucune fission. Le mérite de sa monographie est de ne pas dichotomiser l’histoire locale en deux période. Aussi, si l’on se réfère à l’abondante documentation française et espagnole, on relèvera l’existence de bon nombre d’expressions ou se segmentent les tribus de ce laff en groupes claniques signalés par des noms de lieux dans As Sagya Lhamra. Ce qu’il faut pour mieux s’en convaincre c’est un regard, même rapide, dans les répertoires toponymique et les fonds d’archives des bibliothèques spécialisées.
De fait, cette documentation des années 1940 et 1950 démontre d’une manière claire que la stratégie espagnole et se préjugés largement répandus contre Aït Bella demeurent vivaces en particulier en 1959. Le terrain des faits offre en effet à l’anthropologue un laboratoire de recherche approprié pour une meilleure connaissance des causes des turbulences qui affectent la région jusqu’en 1974. Les références aux aspects multiples de l’opposition aux espagnols enfoncent plus avant notre perception des Aït Bella (Aït Usa et Azwafit), transformés en immigrés, ennemis de la collaboration et moines guerriers des temps. À eux seuls Aït Usa incarnent avant tout, une tribu passionnée depuis sa naissance par le djihad en tant que raison d’être première. On ne s’y trompera pas d’ailleurs, si on se penche sur son passé anti ibérique jusqu’à la mobilisation des années 1957-1958 et en particulier le 1959. Dès lors, on croit comprendre pourquoi leur rapport fondamental avec les espagnols est formé par les tensions que les listes espagnoles n’ont pas su éviter. La stratégie espagnole pour former sur les tensions que les listes espagnoles n’ont pas sur éviter. La stratégie espagnole pour former sur place un Etat indépendant, met en relief les mêmes oppositions. Elle restitue au niveau des listes de 1974 un ordre antagoniste colonial que le processus d’identification n’a pas sur éluder.
On se trouve donc en droit de conclure que le courant principal qui se dégage de la littérature séparatiste est celui qui se consacre à décrire le phénomène identitaire à partir de ses qualités amnésiques et en fonction de son rôle politique. On insiste sur le fait que ces séparatistes revendiquent des listes établies dans un cadre par trop mécaniste d’un tribalisme outrageux. Dès lors, on soutiendra qu’une telle approche s’est montrée insensible aux aspects dynamiques de la vie politique génératrice d’homogénéité et de valorisation de la notion de citoyenneté. Nous voudrions en particulier dénoncer ce syndrome fait pour maintenir ouvert le gouffre qui sépare les mêmes groupes de parenté, clans et lignages. Il y a là deux sentiments bien différents, qui se confrontent mutuellement en une sorte de différenciation croissante. Nous nous mettons du côté de ceux qui se renforcent mutuellement, et qui, en une sorte de réciprocité tacite, s’associent pour lutter ensembles contre l’égocentrisme et le sentiment d’inimité tribale. Ceux-ci ne sont rien d’autre que les deux modes principaux sur lesquels s’exprime la volonté d’exclusion.
Au delà de l’intérêt empirique de ces données, se pose la question unificatrice multiforme qu’anime le phénomène identitaire. On peut alors regretter que d’ordinaire, le processus référendaire aurait du être entamé sur une base identitaire anti-coloniale. Or, les deux parties en conflit ne l’ont entamé que sur la base d’une désignation étrangère accréditant les visées espagnoles d’une grande importance pour la suite des événements. En concevant idéalement l’identité sous son aspect typique à partir de critères effectués par l’administration coloniale, le F. Polisario se contente peu d’attributs identitaires comme procédé tactique. L’abondance de preuves attestant la présence immédiate et continue de ces entités au Sahara depuis des siècles peut être constatée d’une manière éclatante non seulement à travers les rapports des officiers espagnols et français des années 50, mais bien durant les années les plus proches de 1974.
L’une des conséquences nombreuses que pose cette approche amnésique volontaire est qu’aujourd’hui le laff Aït Bella (Azwafit et Aït Usa), les Aït Ba Amran et autres groupes écartés sont acculés à constater que l’acharnement séparatiste ne peut relever d’une stratégie conjoncturelle mais bien d’une doctrine tribaliste affichée au grand jour. Ce ne sont pas les articles spécialisés ou non et les déclarations multiples qui le démentiront. Ces tribus ne peuvent que se garder de toute reconnaissance de la démarche accréditant la stratégie espagnole consistant à les dichotomiser.
Bien entendu, il serait décevant d’en rester là, car il faut le comprendre et, pour cela, les N. U doivent être capable de revoir la structure sociale et politique dans la région, que l’opinion internationale doit connaître l’anatomie de la vérité des rapports politiques entre composantes tribales sur place. Les Azwafit dont l’image de guerriers escorteurs routiers des couloirs transsahariens ne cesse de couler l’encre des chroniqueurs et poètes, ne conçoivent nullement leur devenir en dehors de leur espace d’élection ancestral. Les Aït Usa, mobilisés contre les espagnoles, ont remplie, à travers les siècles, bien des cimetières tout au long de la côte Atlantique. Depuis 1975, il ont alimenté l’armée marocaine et ont vu leurs groupes claniques diminuer en nombre et en importance économique. Ce n’est pas à tort qu’on les qualifie localement de " tribu des martyres ". Avec les Azwafit, ils sont aujourd’hui sommés de choisir entre marginalisation déjà chronique ou amnésie des tenants de la thèse espagnole. Affronter une telle réalité impose que retour soit fait sur le pourquoi du favoritisme local et le comment d’une stratégie du dépassement véritable. Il s’agirait en quelque sorte de tenter une approche anthropo-sociologique de la modernité pour déterminer la place, le sens et la fonction assignables à l’identité sous sa forme valorisante. Lorsqu’on met en parallèle société tribale et société civile, on est tenté de rapprocher les composantes du laff Aït Bella et leurs alliés Aït Ba Amran des communautés fidèles aux principes identitaires. Or, pour éclairer les principes de l’organisation territoriale du Sahara, on doit appréhender dans sa totalité et dans son évolution continue, le système de négociation de l’identité sous l’égide des Nations Unies. Autrement dit, il ne faut pas acculer ces groupes à se réclamer d’une pensée qui ne considère l’être que sous sa dimension tribal. Il est regrettable que tout ce à quoi l’identité participe encore au conflit du Sahara est proprement segmentaire.
N’autoriser ces groupes à se présenter au référendum qu’à titre individuel est une condition de nature à exacerber les clivages identitaires. La traduction palpable de cette approche se concrétisera par le renforcement des risques inhérents à ce type de gestion. Au delà de la question de l’équilibre identitaire rompu, les risques de voir s’accentuer une approche sélective videra le référendum de sa substance démocratique.